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Paatos : Kallocain chroniqué par scorfly

Label: Inside Out Music (2004)
Genre: trip-hop progressif (?)
Line-up: Petronella Nettermalm (chant, cello), Huxflux Nettermalm (batterie, percussions, programmation), Stefan Dimle (basse), Johan Wallén (claviers, mellotron), Anders Bergman (violon), Peter Nylander (guitares)
Production: Steven Wilson

Voilà probablement l'un des albums de l'année! Voilà, le ton est donné, nous pouvons nous calmer désormais. En premier lieu, qui est Paatos? C'est un groupe suédois faisant partie de leur si brillante scène progressive, avec Anekdoten, Opeth dernier cru, Landberk et consorts. Landberk justement, ce groupe rendu culte par son Indian Summer et très tôt démembré se retrouve en partie dans Paatos. Dans la forme originelle du groupe dont il est question ici, on retrouvait en effet Reine Fiske à la guitare et Stefan Dimle à la basse. C'est avec ces deux excellents musiciens que le couple Nettermalm sort le premier album du groupe, Timeloss chez Stockholm records, fin 2002. Cet album a tout de suite fait l'effet d'une bombe dans le microcosme progressif. Malgré une exposition très faible (mais on a l'habitude pour le néo-prog), ce Timeloss s'est imposé comme un album charnière du mouvement progressif de ces dernières années grâce à une originalité qui le démarque des innombrables groupes pompeux du genre... Loin des stéréotypes usés jusqu'à la corde, Paatos a délivré une musique douce et onirique, un rock progressif aux racines King crimsoniennes mais dans un environnement unique, dénué de toute violence, avec de nombreux instruments différents (flûte, trombone, clarinette, trompette, rhodes) et des plans jazz et électroniques, en plus d’une voix féminine assez inhabituelle. Bref, un album qui a fait l'unanimité, dont le seul défaut est une durée trop courte (40 minutes pour 5 morceaux).

Fort ce cette reconnaissance underground, le groupe sort donc en cet été 2004 son second album, Kallocain. Entre temps, le guitariste Reine Fiske est parti, laissant à sa place Peter Nylander. Nul ne sait si ce changement a joué dans l'orientation prise par le groupe... Car oui, il y a bien un changement de cap, et assez original. Plus de progressif, même original, mais du trip-hop. Bon entendons-nous bien, on reconnaît quand même le groupe, il n'a pas été complètement bouleversé, mais à l'écoute de cette galette, sans a priori sur le passé du groupe et de ses membres, le terme de trip-hop reviendra plus facilement que celui de prog, de même que l'influence de Portishead est plus évidente que celle de King Crimson. Et là vous allez me dire « qu’est ce que cette chronique fait sur un site de rock, alors ? ». Ben justement, et c’est là toute la particularité de cet album, c’est que l’on ne peut annihiler tout un passé dans un style si opposé comme cela, et partout, disséminé aux quatre coins de la plupart des chansons, on retrouve ce feeling progressif, ainsi que ses variations pop. Déjà, Paatos est un groupe, un groupe de musiciens… Rien à voir donc avec le trip-hop habituel, avec un DJ (ou plusieurs) et une voix : tous les musiciens sont mis à contribution, pas forcement dans leur registre idéal mais ils le sont, et comme ce sont de formidables musiciens, ils le font bien… Comment ne pas noter le travail du producteur prodige Steven Wilson ? (de Porcupine tree, pour ceux qui ne le sauraient pas encore). Il montre une fois de plus qu’il est de loin le meilleur producteur progressif et qu’il peut effectivement produire n’importe quoi, de l’ambiant (No-man) au métal (Opeth). En effet, la manière avec laquelle il relie vrais instruments avec textures et rythmiques électroniques est juste sidérante. Tous les morceaux jouent sur cet équilibre bizarrement solide. Sans une réelle attention, on ne discerne presque pas ceci, c’est dire la cohésion de l’ensemble ! Rythmiques électroniques et de batterie se succèdent, se chevauchent, se répondent de la meilleure des façons par exemple… Idem pour la guitare de Peter Nylander, aussi étrange et planante qu’un sample parfait, tandis que les samples qui l’accompagnent ont la même chaleur et la même humanité que des sonorités acoustiques.

Bon, venons en aux choses sérieuses, la musique du groupe donc. S’il fallait un mot pour caractériser cet opus, ça serait « beau » (ou « magnifique » bien sûr…). En effet, cette beauté jaillit de toute part, sous n’importe quelle forme, par de grands gouffres comme de minuscules failles. On écoute ce disque le sourire aux lèvres, et les yeux scintillants, de la première seconde à la dernière, et ceci sans interruption, bien entendu. Une des causes évidentes de ce plaisir est Petronella, la charmante chanteuse. Sa voix est soyeuse et éthérée au possible. Rien que le timbre de sa voix nous élève au-dessus du plancher des vaches, alors quand y ajoute la perfection mélodique par-dessus… Les comparaisons avec Beth Gibbons et Bjork sont inévitables quoique pas forcément ultra pertinentes. Sa voix est bien plus aérienne et uniforme (aucun vibrato) que celle de la chanteuse de Portishead tandis qu’elle est bien plus posée et angélique que celle de Bjork. Pour tout dire, à quelques exceptions près (les refrains de gazoline et won’t coming back), Petronella susurre plus qu’elle ne chante avec force, et l’effet est saisissant… Bref, cette chanteuse n’est aucunement à blâmer, sa discrétion autant musicalement que sur scène renforce l’admiration que l’on peut, que l’on doit lui porter.
Mais évidemment, il n’y a pas que sa voix qui force l’enthousiasme sur ce disque, car comme je l’ai déjà plus haut, la beauté vient de partout, des arrangements électroniques divins, de ce mellotron si majestueux qui vient régulièrement s’immiscer dans les passages instrumentaux, du violon des deux premiers morceaux, du piano, de tout je vous dit ! L’onirisme est roi, chaque plage transporte dans un petit univers personnel et unique, parfois niais mais si beau, parfois étrangement séduisant. Et tout est fait pour une parfaite immersion, introductions et conclusions sont peaufinées à l’extrême pour rendre chaque chanson plus forte encore (gasoline qui se conclut brutalement et laisse dans une torpeur exquise après un final agressif, l’outro de won’t coming back et son groove progressif dévastateur, et in time, avec sa longue descente finale pour nous ramener doucement à terre).

Concentrons-nous à présent sur les compositions de cet album… Déjà, elles sont 9 et durent en moyenne 5 minutes. Voilà pour les chiffres. Les compositions donc, sont comme vous vous en doutez excellentes, variées tout en restant cohérentes et complémentaires entre elles.
Seul un morceau sort vraiment du lot, c’est Gasoline, mais par chance ou intelligence, celle-ci ouvre l’album, et ainsi l’atmosphère des 8 morceaux se suivants et s’enchaînant reste intacte. Ce morceau est très sombre par rapport aux autres, presque malsain. Il est parcouru de bout en bout par un violon tzigane, vicieux dans sa beauté. Le couplet et son groove malsain est suivi par un refrain strident et violent, alors que le final joue sur une frénésie inattendue, où la tension et l’agressivité seront à leur paroxysme. Une ouverture excellente, qui arrive à tirer tout son potentiel du fait de sa place sur l’album. Et après cette claque, c’est parti pour l’ébahissement face au reste de l’album.
Holding on est son parfait opposé, vu que ce titre respire la mélancolie contenue, avec son violon et sa rythmique invariablement identiques, la voix de Petronella si bouleversante dans un registre très intimiste et le duo guitare/clavier qui dépeint un paysage étrange et fascinant. Holding on jure avec Gasoline, comme pour nous montre clairement que le visage du groupe n’était alors qu’un masque alors retiré.
Le Happiness qui suit aurait très bien eu sa place sur l’autre chef d’œuvre de Massive Attack, Protection. Admirez la finesse avec laquelle la rythmique électronique est emmenée, c’est étonnant ! Un grand bol d’air que l’on prend ici, si bien que sur le refrain, puissant et lyrique, on se prend en train de s’imaginer en train de se doucher dans une pub Ushuaïa. Je m’égare mais c’est mon ressenti, aussi bizarre que ça puisse paraître. Un trip-hop exotique et rythmé, à la mélodie exquise…
Puis vient absinth minded, un des morceaux préférés des peu nombreux qui ont écouté ce disque. Le morceau le plus court aussi, avec une structure évolutive superbe qui en fascinera plus d’un. Trip-hop puis progressif, rien ne sert de disséquer ce morceau, ça serait trop complexe, toujours est-il que sa beauté glaciale séduit, et encore quel euphémisme. Faisons une petite pause pour parler des textes eux mêmes. Celui d’absinth minded est bouleversant justement, et tous les autres sont du même acabit. Ces textes sont relativement simples comparés aux pseudos poètes incompréhensibles que l’on trouve trop souvent (Thom Yorke, si tu m’entends), mais on y trouve toute l’émotion qu’il faut pour supporter la musique elle-même, avec une plume loin d’être déplaisante et des sujets pas uniquement spleeniens (ce qui ça aussi est rare).
Bon, retournons à nos moutons, avec Look at us. Cette chanson s’oriente ouvertement vers une pop ingénue et émouvante. Sa naïveté la rend extrêmement touchante, aussi de part son sujet évoqué avec finesse et poésie, celui de la routine dans un couple s’aimant si fort. Ce morceau à l’ambition mesurée devient réellement fabuleux à l’écoute de son final. Après le dernier refrain, vient se poser un piano à la mélodie fluide et jolie auquel s’adjoignent rapidement des cœurs aussi célestes que possible et… de manière totalement inattendue, sur cette base, Huxflux Nettermalm entame un solo de batterie qui restera dans la mémoire de chaque amoureux de batterie qui l’écoutera. C’est surprenant de trouver un terrain de jeu sur une pop-song de ce genre, mais la réussite est complète, pas forcément loin de ce que peuvent faire les « stars » de la batterie mondialement reconnues.
Le ton est bien moins enfantin sur Reality… Et ici, la comparaison avec Portishead est juste évidente avec plus ou moins la même recette. On ne s’y trompe pas avec cette rythmique hip-hop obsédante mélangeant batterie et beats, cette guitare désabusée en guise de fil conducteur mélodique et ce refrain très Beth Gibbons dans l’âme. Même si certains pourront reprocher la trop grande ressemblance avec ce groupe surmédiatisé, la qualité est quand même largement au rendez-vous, autant que sur les autres morceaux. Prenez en pour sûr, cette rythmique va vous rester un moment en tête.
Stream séduira quant à lui les fans de la première heure (si, si, il y en a !). En effet on y retrouve cette pop étrange, mêlant feeling jazzy et folk brumeuse. Le raffinement mélodique est de la partie, encore plus que sur les autres morceaux. On ne voudrait jamais sortir de ce bien être à la fois si curieux et évident… Et Paatos nous prouve, si certains n’avaient pas encore compris, que l’on est en présence d’un vrai groupe de rock prog uni, celui où tous apportent leur savoir-faire et leur influence au service d’une musique authentique. La progression du morceau (superbe elle aussi) met bien en valeur cette osmose totale. Comment ne pas tomber sous le charme ?
Déjà l’avant dernier morceau… On peut se consoler en se disant que won’t be coming back est certainement un des morceaux les plus marquants de l’album, si ce n’est le plus. Et pour qu’on le retienne plus que les autres, autant dire que c’est une bombe absolue ! Le titre le plus fédérateur aussi, même auprès du grand public, on peut le supposer ! Sa base plus rock joue là dessus pour beaucoup, mais c’est sans oublier ses passages instrumentaux résolument jazz, et son final génialement désordonné, pour donner un groove décalé sur fond de rock progressif excellent. Tout ça, simplement pour accompagner ce rock aérien où voix et guitare se répondent comme dans un rêve, où le pré-refrain émeut jusqu’aux larmes, où le refrain trotte indéfiniment dans votre tête…
C’est à In time que revient la très difficile tâche de conclure cet album. Sans surprise, il y arrive haut la main, dans la douceur et un dépouillement tout relatif. Un clavier seventies très beau mène la danse, Petronella nous conte un drame intime pendant ce temps là. Une rythmique lointaine croit très doucement, jusqu’à se faire entendre clairement sur la fin, mais pas assez pour déstabiliser le calme plat. Un break Space rock tentera bien de nous extirper de cette ambiance quelques dizaines de secondes, mais c’est pour mieux nous replonger dans l’univers cotonneux de cette chanson et lentement s’apaiser jusqu’au silence absolu, et à la fin du voyage.

Nous voilà au moment fatidique de la conclusion. Je ne saurais que trop vous conseiller d’écouter ce disque, qui me fascine tant par les tonnes d’émotions qu’il décharge que par sa richesse extraordinaire. Oui, j’aime tous ses musiciens, leur jeu subtil et fin au service d’une musique qui l’est tout autant (mention spéciale à Stefan Dimle à la basse, dont je n’ai pas encore parlé, qui ravira tous les amateurs de basse, malgré qu’il soit parfois un peu trop « bavard »). Encore plus, Steven Wilson qui est un Dieu vivant pour moi, en plus d’être le leader de mon groupe de référence, fait ici un travail qui dépasse l’entendement : comment un groupe de rock produit par un « rockeur » peut-il réaliser une musique aux sonorités électroniques encore plus hallucinantes que ceux qui ne vivent que par ça (Massive Attack, Archive, Portishead et consorts). Vous l’aurez compris cet album est pour moi une révélation. J’ai entamé en disant que c’était un des albums de l’année, mais c’était simplement pour faire bonne figure, car aucun album cette année ne sera meilleur que celui-ci pour moi, j’ai même des doutes sur le fait qu’un jour un album sortira et surpassera ce Kallocain dans mon cœur. Si vous aimez le trip-hop, écoutez le, vous y trouverez une richesse que vous ne trouverez nulle part ailleurs, si vous aimez le progressif, écoutez le, vous vous rendrez compte que l’on peut digérer des influences seventies sans faire de plagiat et en les emmenant dans des contrées inconnues. Ou enfin, si la longueur de ma chronique ne vous a pas assommé, ou même si elle vous a donné envie d’écouter, n’hésitez pas une seconde, je conçois mal que vous puissiez le regretter. Un tel chef d’œuvre peut être apprécié de tous, amateurs de tous styles. Un disque béni des dieux, qui n’aura jamais le succès qu’il mériterait


Merci à Droso

Posteur : scorfly