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Kayo Dot : Choirs Of The Eye (0)

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1. Marathon
2. Pitcher of Summer
3. Manifold Curiosity
4. Wayfarer
5. Antique

 

bouton chronique La chronique de Droso

Comment qualifier l'inqualifiable? Comment parler de ce dont on peut que difficilement parler? C'est le problème qui se pose ici. Parce que cet album vient d'autre part et est quelque chose d'autre. Il ne peut pas être comparé ou rattaché à un quelconque genre, il est au-dessus de ça, prend les spectres de nombreux styles et les réingurgite de manière tout à fait personnelle. Plus que de chercher à décrire ce qu'est cet album, mon ambition plus modeste est de mettre en valeur ce qu'il n'est pas et ce à quoi il peut aspirer.

D'abord, Kayo Dot a sorti cet album sous le label de John Zorn. Là, tout est pratiquement dit en fait. Cela implique que leur musique est complètement dérangée ou du moins l'est partiellement. Kayo Dot est plus un collectif qu'un vrai groupe. En effet, une quinzaine de musiciens ont participé à ce disque quand même... On comptera six guitaristes différents par exemple. La diversité de leur musique provient en partie de là, indéniablement.

Ce qui caractérise principalement Kayo Dot et en particulier cet album, c'est qu'il ne se caractérise pas. On a beau chercher dans sa tête, certains mots viennent à l'esprit, mais sans jamais coller réellement. On pourrait faire un listing des influences digérées, c'est d’ailleurs monumental: jazz, électronique, hardcore chaotique, ambient, post-rock, pop, black métal, pop, rock progressif, musique contemporaine... J'en oublie certainement. Et tout ça se retrouve clairement dans les cinq morceaux qui composent ce disque. Cinq morceaux indivisibles dont quatre d'entre eux dépassent les 10 minutes. Ces morceaux sont indissociables donc, chacun d'entre eux pouvant être une suite de péripéties d'une histoire plus globale, qui s'étend sur presque une heure de musique.

Dans cette démarche extrémiste de mélanger autant de genres musicaux, il est très difficile de faire face à un problème évident: que finalement, la musique du groupe ne soit en aucun cas le travail unique d'un groupe, mais plus un medley de différents disques, de différents genres. Et le groupe contourne magistralement cette difficulté en faisant sienne toutes ces influences, en les déformant par la personnalité de chaque musicien. Leur musique est donc plus un système organisé complètement unique d'influences et d'aspirations interdépendantes plutôt qu'une collection éparse d’ascendances artistiques. Il arrive même que le produit de cette diversité de sources créatrices soit quelque chose de novateur, de jamais entendu. Prenons par exemple le morceau Wayfarer: cette chanson ne ressemble à rien de connu. On pourrait dire que c'est un morceau de 10 minutes de folk bancal teinté de rock et de jazz avec une voix angélique dessus mais non... C'est encore trop loin de la vérité. Le seul moyen de le relier à quelque chose est de le relier à quelque chose d'aussi inclassable: la seconde partie de la chanson serait une bande son idéale pour la plus grande étrangeté de Tim Burton.

Je ne peux pas cacher que pour apprécier ce disque, il faut beaucoup d'efforts. On est sans cesse à la limite de l'audible et la première écoute peut se révéler insupportable. Certains passages calmes semblent s'éterniser en longueur, on a du mal à saisir l’interêt de ces passages, et la répétitivité de ceux-ci énerve. Puis il se passe trop de chose: aucun rythme ne veut tenir en place, aucune mélodie arrive à se poser, tout devient très chaotique, trop chaotique. Alors on ne comprend plus rien de ce qui se passe, on se contente de penser que c'est n'importe quoi. Puis au moment où ne s'y attend pas, les décibels sont lâchés, et la musique devient d'une violence insoutenable, pire que du grindcore avec parfois aussi des ambiances parfois proches du black métal (avec les vocaux par exemple). Puis on tombe dans une musique symphonique dissonante. On pourrait continuer longtemps comme ceci. Kayo Dot c'est ça, une musique insaisissable et hallucinée, qui dépasse en superlatifs tout ce qu'on a déjà entendu.

Passée l'incompréhension de la première écoute, des premières plus généralement, le disque se laissera dompter par les plus téméraires, qui découvriront une des musiques les plus fascinantes qui soit. Finalement, on en finit par trouver que chaque note est à sa place, que chaque enchaînement est bien senti. C'est peut être qu'on se le persuade aussi. Toujours est-il qu'on se retrouve en fasse d'un trésor qui brille de mille feux. Comment oublier ces moments magiques que l'on vit? Car ici, la musique est transcendante, elle est visuelle autant qu'elle pousse à l'imagination la plus décalée. On n'oubliera pas le morceau Antique par exemple... Ce morceau qui pendant les 9 premières minutes montre ce que devrait être la musique de l'enfer. 9 minutes de crescendo, depuis quelques notes de guitares aléatoires jusqu'à un cataclysme sonore et vocal proche de l'anéantissement pur. Les 5 dernières minutes qui concluront ce disque se feront dans une sérénité incroyable, dans un onirisme latent: piano sublime et claviers éthérés sur un lit cotonneux de rythmes jazzy et de cuivres. Inoubliable.

Finalement, ce disque est avant tout très humain. Il montre l'homme dans sa vision la plus troublée, la plus disparate mais avec toujours des émotions débordantes. On sent l'homme présenté ici sombrer dans la folie et l'irrationnel, mais on le sent aussi parfois redescendre les pieds sur terre. Parce que tout n'est pas complètement hermétique dans ce disque. On est tout étonné d'écouter Pitcher of Summer qui touche aussi simplement au sublime. Jeff Buckley est mort. Mais son âme est retranscrite ici. Combien peuvent s’inspirer de cette légende en gardant la même pureté, la même fragilité ? En tout cas eux le font sur ce morceau. Parsemés à d'autres endroits, au détour de passages étranges et inqualifiables, on se retrouve face à la beauté musicale par excellence, souvent pendant un temps très éphémère, mais des brefs instants que la plupart des artistes ne trouveront jamais de leur carrière.

Choirs of the Eye suggère tout. C'est en quelque sorte la clé d'une certaine vision de la vie. Une certaine vision où tous les extrêmes se côtoient, où aucun mélange n'est irréaliste, où tout est possible. Ici est concentré la vie, et même la mort. Tout est condensé: L'horreur, le bonheur, la nostalgie, la folie, la cruauté. Tout ça mis ici en musique. Et les dernières minutes sont là pour nous rappeler que tout n'est pas rose, mais que c'est cette couleur qu’il ne faut pas oublier. Une happy end en forme d'hymne à la vie. Merci.

Posteur : Droso

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